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Troisième partie Bogia : Mort des hommes naissance du mythe

Cesar Bogia

Troisième partie : Mort des hommes naissance du mythe.

a vie des Borgia est marquée par les meurtres des ennemis et des familiers. Dans la cruauté des actes César dépasse Alexandre. Jaloux de son frère Juan de Gandie qui est sur le point d’obtenir la couronne de Naples qu’il convoite, César le fait assassiner (1497). Le duc de Gandie est attaqué un soir par des hommes armés dans les rues de Rome alors qu’il se rendait chez une amie. Ne réapparaissant pas le lendemain son père le fait rechercher et ouvre une enquête par le biais de sa police. Son corps est repêché quelques jours plus tard dans le Tibre. Le peuple de Rome craint un complot des Orsini, des Colonna ou d’un mari bafoué contre le fils du pape mais Alexandre comprend dès le début que c’est son fils César qui est responsable. Il fait arrêter l’enquête et se mure dans le chagrin. La politique etles questions internationales le tirent de sa torpeur, il s’agit toujours de régler la question napolitaine, ce qui donne lieu à un autre meurtre.L

En 1498 débute une sombre affaire autour de Lucrèce. Comme nous l’avons vu Lucrèce est mariée à Giovanni Sforza héritier de Milan. Mais son père veut l’unir à un prince napolitain pour sceller l’alliance entre la papauté et la ville du sud. Pour faire annuler le mariage il fait pression sur son beau-fils pour que celui-ci reconnaisse publiquement qu’il n’a pas été consommé. Cette reconnaissance est une honte pour le mari qui s’y refuse tout d’abord, mais sous la pression du pape et de son père il s’y résout finalement. Or pendant le temps de ces rudes négociations Lucrèce est enfermée dans un couvent comme otage. Son père nomme un jeune camérier –Perrotto- pour acheminer les missives entre elle et lui. Hélas, comme il était à prévoir, Lucrèce tombe enceinte, ce qui est du plus mauvais effet au moment où l’on force son mari à reconnaître son impuissance. Si dans un premier temps Lucrèce arrive à camoufler cette grossesse par le port d’amples vêtements elle finit néanmoins par être dévoilée. César est furieux car cet événement démonétise sa sœur auprès des princes napolitains. Il fait passer sa fureur sur Perrotto dont le corps est retrouvé au bout de quelques jours surles rives du Tibre, décidemment réceptacle naturel de la fureur de César Borgia. Comme le note Burckard : « il est tombé contre son gré dans le Tibre. » Lesnouvelles de la grossesse se répandent dans toute l’Europe, ce qui n’empêche pas le mariage avec Alphonse d’Aragon.

Pour une fois Lucrèce est heureuse parce qu’elle aime son mari qui le lui rend bien. Cet amour est trop fort aux yeux de César qui devient jaloux de son beau-frère. En plus celui-ci a tendance à se montrer réfractaire à sa politique. César prend donc les mesures qui s’imposent et envoie une troupe de spadassins rencontrer l’époux place Saint Pierre. Alphonse s’en tire avec de grossesblessures. Comprenant que son frère est à l’origine de cet attentat Lucrèce fait garder le blessé par des troupes fidèles. Mais César Borgia n’est pas du genre à laisser le travail inachevé. Il se rend dans la chambre d’Alphonse et lui glisse à l’oreille : « Ce qui ne s’est pas fait au déjeuner se fera au souper ». Quelques heures plus tard il revient dans sa chambre, renvoie les gardes et demande à ses hommes de l’étrangler. Cet incident fait dire à Burckard, toujours aussi sarcastique : « étant donné que don Alphonse refusait de mourir de ses blessuresil fut étranglé dans son lit. »

César Borgia n’est pas qu’un fils gâté au sang chaud, c’est aussi un combattant redoutable qui n’hésite pas à affronter des taureaux ou des bêtes féroces qu’il tue à coups d’épée. C’est un excellent général qui s’attire en 1501 les services de Léonard de Vinci qui lui bâtit des machines de guerre. Lors de ses combats il rencontre Nicolas Machiavel, diplomate de Florence avec qui il traite de quelques affaires. Machiavel est tellement impressionné par cet homme qu’il en tire matière pour un traité politique le De principatibus (1513) plus tard nommé Le Prince. César apparaît, aux yeux du Florentin, comme la quintessence de l’homme d’Etat et comme l’exemple à suivre pour tous ceux qui veulent conquérir et diriger une principauté. Nous sommes bien loin de la légende noire. Mais César a une faiblesse : il ne doit son existence qu’à son père, or celui-ci vieillit. En 1502, de retour d’un repas dans les vignes de Rome Alexandre VI tombe malade. Très vite les médecins comprennent que le souverain pontife n’en réchappera pas, celui-ci décède quelques jours plus tard. César a perdu son plus solide appui. A l’annonce de la mort du pape les Orsini et les Colonna, qui avaient été bridés et diminués par Alexandre VI, veulent retrouver leur pouvoir. Ils occupent leurs quartiers et rameutent leurs hommes. En dépit de la vacance du trône le Sacré Collège parvient néanmoins à maintenir sa prééminence et son contrôle sur la ville. Il se réunit pour trouver un successeur à Pierre. C’est Pie III qui est élu, un octogénaire dont le pontificat ne dure que 27 jours. Nouveau conclave et nouvelle élection, cette fois c’est Julien della Rovere –Jules II-, l’ennemi des Borgia, qui prend sa revanche de 1492 et qui est élu. César peut se faire du souci. Le pape joue finement et le maintient dans l’illusion de la réconciliation mais il lui retire ses terres de Bénévent et les ramène dans le domaine pontifical. Arrêté par les Espagnols César est emprisonné à Valence, son ancien évêché, où personne ne le reconnaît. Ayant tenter de s’échapper il est enfermé cette fois dans une tour du château de Médina del Campo en Castille. Ce n’est pas assez pour lui, il s’échappe et rejoint son beau-frère Jean d’Albret. Il dirige des troupes en direction de Logroño, sa fougue et son insouciance le détachent de son armée, se retrouvant seul dans une armure d’un métal éclatant il est assailli par des hommes de pied et massacré devant Cava. Ainsi s’éteint en 1507 l’un des plus redoutables hommes de guerre du XIV° siècle.

Sa sœur mène une existence tout autre. Marié en 1502 au duc de Ferrare elle a une vie heureuse constituant autour d’elle une cour de poètes, d’écrivains et de sculptures renommés. Chose remarquable lorsque son mari est absent c’est elle qui dirige les troupes de la ville, qui surveille la construction des murailles, qui gère les affaires du duché comme elle gérait celles du Vatican durant les absences d’Alexandre VI. Durant près de deux ans, elle assume l’intérim, préside le Grand Conseil, reçoit les ambassadeurs étrangers, négocie directement avec le papeJules II, et incarne la continuité du pouvoir. Ses dernières années sont marquées par un mysticisme voire une extase très prononcée. Regrettant le comportant de ses jeunes années et les débauches de sa vie romaine elle entre dans le tiers ordre des franciscains, finance la construction d’églises et d’hôpitaux. On est loin de l’effroyable monstre décrit par Victor Hugo. Minée par les grossesses à répétition, les accouchements et les fausses couches elle tombe gravement malade lors de la naissance de sa dernière fille en 1519. Sentant venir son heure elle écrit au pape Léon X pour se repentir de ses fautes et réclamer l’absolution. Deux jours après elle décède à 39 ans dans son château d’Este, seule et calme et non pas assassinée par son fils comme l’a écrit Hugo dans sa pièce, se sentant probablement l’âme d’une sainte. Lucrèce Borgia a eu la chair déchirée tantôt parles épines du plaisir tantôt par celles du sacrifice.

Conclusion

Que retenir des Borgia ? D’abord ils ne sont pas une famille mais un homme : Alexandre VI. Si les autres membres sont étudiés par les historiens c’est pour leur lien avec lui, leur vie seule n’ayant pas assez d’intérêt pour justifier d’autant de publications. Condamnés pour leurs meurtres et leur vie force est de reconnaître que cela n’a rien d’extraordinaire, c’est la norme du temps. De même leur attitude s’explique très bien par les habitudes du temps, ce qui ne signifie pas forcément qu’elle se justifie. Alors d’où vient cette toile noire qui lesenveloppe ? De leurs ennemis tout d’abord, les Orsini, les Colonna, Jules II, tousles seigneurs qui ont dû affronter César se sont fait un plaisir de stigmatiser leurs vices pour mieux les condamner. N’oublions pas qu’Alexandre est un pape espagnol. Même s’il a servi au mieux les intérêts de Rome il demeure haï par lanoblesse italienne.

D’autre part les attitudes des souverains pontifes étaient trop belles pour lesennemis de l’Eglise. Protestants au XVI° siècle, philosophes au XVIII°, anticléricaux au XIX°, les Borgia sont le sujet de choix pour quiconque veut flétrir le corps Mystique du Christ. Le journal de Burckard est largement utilisé par les protestants et les anglicans –dont Leibniz- pour attaquer la papauté. Alexandre Dumas et Jules Michelet s’en donne à cœur joie dans leur métier d’inventeurs de l’histoire et de falsificateurs du passé. Il faut attendre 1888 et l’ouverture des archives secrètes du Vatican par Léon XIII pour découvrir lesactes authentiques et les faits réels. Cela n’enlève pas les meurtres, les unions illégitimes, les attitudes peu charitables mais permet de replacer les Borgia dans leur contexte : un pape normal et une famille normale, en prise avec les heurts de l’époque, qui par-delà le rouge du sang et le noir des âmes a su faire naviguer durant un temps la barque éternelle de l’Eglise.

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